INTRODUCTION
Mais l’homme est-il capable d’une telle force et d’une telle espérance ? le dernier livre écrit par Camus (La Chute) dénonce l’illusion. L’existence quotidienne et ses difficultés suffisent parfois à ruiner toute philosophie et à effacer l’image du bonheur. A la place de la dignité et de la paix, voici la déchéance et le déchirement. A la place de la solidarité, la solitude. A la place de l’espérance, le reniement. Les rivages, préparés par les départs heureux, ne sont plus que grèves désertes. Sur ces rives perdues, l’homme, à la fois son bourreau et sa victime, traîne son désespoir. Faut-il revenir au point de départ et s’enfermer dans une sensibilité absurde ? « Les pages sui suivent déclare Camus, au début du Mythe de Sisyphe, traitent d’une sensibilité absurde qu’on peut trouver éparse dans le siècle - et non d’une philosophie absurde que notre temps, à proprement parler, n’a pas connue ». En fait, entre l’endroit et l’envers du monde, il n’y a pas à choisir. On ne peut pas non plus chercher entre eux une conciliation impossible. Il faut assumer l’un et l’autre ensemble : le goût pour le bonheur ne se dissocie pas de l’angoisse de vivre, mais l’angoisse de vivre ne se dissocie pas non plus du goût du bonheur. L’appétit d’absolu se heure à nos propres contradictions comme à celles du monde. Une pensée qui se nie dès qu’elle s’affirme, une voix qui se dérobe au milieu de la route, une lumière qui s’enfuit à peine découverte, une chaleur qui s’en va dès qu’elle vous pénètre, une paix qui se retire aussitôt installée, la vérité est dans ces déchirements. A l’interrogation de l’homme, ni Sisyphe, ni Prométhée, ni Dionysos ne donnent une réponse assurée. C’est à travers ses propres hésitations et dans l’effort qui les résout que l’homme découvre le sens et le monde de son destin.
« Il faut mieux être un homme insatisfait qu'un porc satisfait; il faut mieux être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait » (J.-S. Mill, L'Utilitarisme, 1861, Garnier-Frères, Chap. II, p. 54).
Amsterdam et nulle part, un entre-monde. Un homme se raconte, lui seul parle, et son interlocuteur demeure sans voix et sans visage. Cet homme donne un nom, Jean-Baptiste Clamence, mais ce nom qui n’est même le sien, n’a pas d’importance. Qui est-il alors ? c’est justement pour répondre à ce qui suis-je ? - éternelle question sur les lèvres de tout homme possédé par la soif de connaître, de se connaître (suis-je le mieux placé pour savoir ce que je suis ? ) - qu’il parle, qu’il décrit sa vie. Se pose alors la question de savoir si je suis le mieux placé pour savoir ce que je suis ? Quant au Dire préoriginel , il semble faire écho au dire de la responsabilité ; et cela dans la mesure ou « dire, c’est répondre d’autrui » [1]
« Être seul, c'est être soi, rien d'autre. Comment serait-on autre chose ? Personne ne peut vivre à notre place, ni mourir à notre place, ni souffrir ou aimer à notre place, et c'est ce qu'on appelle la solitude : ce n'est qu'un autre nom pour l'effort d'exister » (A. Comte-Sponville, L'amour la solitude, Ed. Paroles d'Aube, 1996, p.27).
- La chute originelle
- La Chute révélatrice de la duplicité
- La Chute révélatrice de la culpabilité
« Du pays des anthropophages. - Dans la solitude le solitaire se ronge le coeur ; dans la multitude c'est la foule qui le lui ronge. Choisis donc ! « (F. Nietzsche, Humain, trop humain, in OEuvres I, Robert Laffont, p.814).
- Le Moi et l’Autre: (discordance entre l’homme et le monde extérieur.
- Le Moi et l’Autre en Moi : désaccord de l’homme avec lui-même
« Tiré de l'expérience. – L'absurdité d'une chose n'est pas une raison contre son existence, c'en est plutôt une condition » (F. Nietzsche, Humain, trop humain, Robert Laffont, 1990, p. 662).
« Tout ce qui exalte la vie accroît en même temps son absurdité ». Ainsi l’absurde se présente sous deux aspects : discordance de l’homme et du monde extérieur - désaccord de l’homme avec lui-même. L’étranger concrétise l’absurdité considérée sous ces deux angles.
« Tout le monde ment. Bien mentir, voilà ce qu'il faut » (A. Camus, Les justes, Folio, p. 23).
Toutes les vertus qui firent de l’avocat Jean-Baptiste Clamence un avocat parisien fêté ne sont-elles pas subterfuges hypocrites? Devenu à Amsterdam « un juge pénitent », il dénonce le mal universel mais il ne s’exempte pas de la partager. Tout de monde est coupable et cette culpabilité intérieure, nul ne doit l’oublier au moment où il combat le mal. La responsabilité ne conduit-elle d’ailleurs pas au « temps avant le temps », celui de la création ?
Un temps, le héros s’est jeté dans la débauche, mais perdre sa réputation et ses forces n’atténuaient pas sa faute ; alors homme en procès avec lui-même mais ne pouvant supporter ce jugement perpétuel, il a disparu, changé de vielle, de nom et le voici devenu « juge-pénitent » dans les bas-fonds d’Amsterdam,, c'est-à-dire juge et pénitent de l’ignominie humaine dont il a adopté le visage afin de tendre à tous ce visage. L’éthique seule, c'est-à-dire l’accueil du visage et la responsabilité qu’il implique serait susceptible de restituer l’indicible de sa verbalité.
« Autrui c'est ce moi-même dont rien ne me sépare, absolument rien si ce n'est sa pure et totale liberté, c'est-à-dire cette indétermination de soi-même que seul il a être pour et par soi ». (J.-P. Sartre, L'Etre et le Néant, 1943, Gallimard, p.33O).
« Chaque homme, dit-il, témoigne du crime de tous les autres, voilà ma foi, et mon espérance ». Qu’est-ce à dire ? Que la véritable voix de l’homme va de la conscience de sa culpabilité vers une innocence qu’il sait ne devoir jamais lui appartenir, mais dans la conquête de laquelle il doit combattre sans trêve et sans repos;, éternellement. Camus se livre ici a sa propre démystification, pour nous léguer cette leçon qu’il n’existe pas de morale confortable, mais qu’il faut choisir la perpétuelle brûlure, le perpétuel appel de l’insaisissable pour mériter le nom d’Homme.
«Le paradis n'était pas supportable, sinon le premier homme s'en serait accommodé ; ce monde ne l'est pas davantage, puisqu'on y regrette le paradis ou l'on en escompte un autre. Que faire ? où aller ? Ne faisons rien et n'allons nulle part, tout simplement » (E. Cioran, De l'inconvénient d'être né, Gallimard, 1995, p.1278).
Aux questions humaines, des réponses humaines, raisonnablement formulées, qui exceptent aussi bien une impossible innocence que la justification du meurtre, une volonté obstinée de conciliation et de réconciliation, qui ajoute à la clairvoyance la compréhension et la sympathie, telles sont les voies par lesquelles la révolte pourrait contredire à l édifice d’un monde mesuré où l’homme, en accord avec la terre, retrouverait la fraternité et l’amour. Prométhée, enchaîné, dévoré par son vautour, réussit à briser ses liens et à espérer l’espoir.
La vie vaut-elle la peine d’être vécue dans un monde sourd à l’absolu et à la vérité ? La suicide n’est-il pas la solution à cette question ? Repoussant toute transcendance religieuse ou philosophique, Camus demande qu’on vive cependant, mais les yeux fixés sur cette absurdité. C’est là le fondement d’une lucidité qui se traduit par la révolte, la liberté et la passion.
* * *
«À l'individu, dans la mesure où il recherche son bonheur, il ne faut donner aucun précepte sur le chemin qui mène au bonheur : car le bonheur individuel jaillit selon ses lois propres, inconnues de tous, il ne peut être qu'entravé et arrêté par des préceptes qui viennent du dehors » (F. Nietzsche, Aurore, Robert Laffont, p. 108).
En proclamant avec autant d’exigence et de conviction que l’humanité de L’humain ne peut être cherchée et découverte que dans le « pour-Autrui », que la responsabilité n’est autre qu’une assignation à « répondre pour les fautes et le malheur des autres », que laisser mourir Autrui, c’est se « faire complice de sa mort », Lévinas développe des thèses proches de celles contenues dans La Chute de Camus. A tel point que l’on pourrait se demander si tous deux n’ont pas esquissé un idéal de responsabilité vraisemblablement utopique ?
[1] E. Lévinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, La Haye, M. Nijhoff, 1974, p60.
Sans doute, pour Wittgenstein, la tâche de la philosophie consiste avant tout à dénoncer les mauvais usages que nous faisons des termes, de telles sorte que cette dernière se définit essentiellement dans la théorie qui est celle de notre auteur comme critique du langage. En effet, si l’on sait d’une part que pour l’auteur des Leçons sur l’esthétique, la théorie de la signification est subordonnée à l’exigence apocritique, ou encore à l’exigence de résolution de problèmes; la conséquence directe en est que le problème insoluble n’est pas réellement un problème.
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